Kiev
Avant, pour se rendre de Paris à Kiev, il fallait trois heures ; maintenant, on peut mettre jusqu’à trois jours et demi. Vol jusqu’à Varsovie, voiture jusqu’à Lviv, juste après la frontière, puis train de nuit : un voyage à l’ancienne, qui laisse le temps de voir les paysages défiler, qui donne une idée physique des distances et des disruptions causées par la guerre, même loin du front.
La dernière fois que j’étais à Kiev, c’était pour fêter le Nouvel An avec des amis. Ksioucha Palfi nous avait entraînés au Vognyk, une nouvelle boîte branchée où elle officiait comme DJ. Contrôles Covid sommaires à l’entrée, sous-sols immenses, fêtards chics et sapés, alcool à flots. Vers cinq heures du matin, on s’est repliés dans son nouvel appartement, juste derrière la Khrechtchatik, l’artère principale de la ville.
Inévitablement, entre deux verres, on a évoqué les rumeurs de guerre. Ksioucha, menue, gracile, s’est mise en rage : « Ah, non ! J’ai attendu cinq mois pour recevoir ma cuisine Ikea. Cinq mois ! Si ces putains de Russes viennent maintenant me la bousiller, je vous jure que je sors sur le balcon avec un Stinger [un lance-missiles] pour leur faire la peau ! » Tout le monde a ri. Moins de deux mois plus tard, Ksioucha était réfugiée avec son amoureux et son chat handicapé à Oujhorod, à la frontière slovaque, et m’envoyait par WhatsApp une vidéo où elle préparait, avec des dizaines d’autres femmes sur la place du marché, des caisses de cocktails Molotov. On a de nouveau ri, mais ce n’était pas drôle.
En mai, pénurie d’essence oblige, les voitures sont rares dans les rues de Kiev. Mais le siège de la ville est levé depuis le retrait des forces russes, fin mars, et les restaurants rouvrent, les supermarchés ne manquent de rien, les distributeurs automatiques fonctionnent, le métro et les bus ont repris, les taxis arrivent quand on les appelle. Khrechtchatik, le soir, est plein de badauds, les hipsters envahissent comme avant le quartier de la porte Dorée, et l’on n’est pas surpris de voir un jeune soldat, très droit dans sa veste pare-balles avec sa kalachnikov en bandoulière, filer sur une trottinette de location.
Les alertes aériennes continuent à résonner une ou deux fois par jour, mais personne n’y fait attention, même si toutes les trois semaines quelques roquettes frappent encore. Certes, les restaurants ferment à l’heure de l’apéro, et le couvre-feu, à 23 heures, limite la vie sociale. Mais personne ne se plaint, et puis la situation évolue vite. Le 21 mai, le Vognyk rouvre ses portes, avec Ksioucha, revenue pour l’occasion d’Oujhorod, en tête d’affiche (hélas, je n’étais pas en ville).
Kiev reste prête au retour des Russes, que beaucoup prédisent pour l’hiver prochain. Tous les axes principaux et les ponts sur le Dniepr sont barrés de checkpoints fortifiés, avec des chicanes en béton, où seul un véhicule à la fois peut passer, et des camions détruits rangés sur le côté, prêts à être tirés en travers pour bloquer la route. A tous les carrefours importants, devant les complexes industriels, en bordure des parcs, on aperçoit des hérissons de fer soudés à partir de tout et n’importe quoi, des bunkers recouverts de filets de camouflage faits maison, des longues tranchées creusées par les gens du quartier.
« J’aime tellement les robes ! Les longues robes. Quand je peux, je rentre chez moi, je regarde la dernière que j’ai achetée, juste avant la guerre, et je pleure. » Oksana, membre de la défense territoriale
Une attachée de presse de l’armée, Oksana, nous fait un jour visiter, dans une forêt bordant une longue route, des positions de la défense territoriale [Terytorialna Oborona, ou TO, en ukrainien]. Les gars, la trentaine ou la quarantaine, sont tous des volontaires, beaucoup ont eux-mêmes acheté sur Internet optiques de visée, lunettes de vision nocturne ou silencieux pour compléter le matériel de base fourni par l’armée.
Seuls deux d’entre eux, Roman et Oleksandr, sont des vétérans du Donbass [l’enclave séparatiste de l’est de l’Ukraine, en guerre depuis 2014], et ce sont eux qui entraînent les autres, tous novices. Olekseï, par exemple, est un soudeur qui a rejoint la TO le 25 février ; Sasha, qui vivait depuis sept ans à Dubaï, où il travaillait comme consultant en immigration, est revenu s’engager.
Oksana est elle aussi une vétérane : commotionnée par un obus devant Louhansk en 2015, elle ne voit plus la nuit et mal le soir. Mais, même en uniforme, elle reste coquette : « J’aime tellement les robes ! me confie-t-elle juste avant que le photographe Antoine d’Agata ne fasse son portrait. Les longues robes. Quand je peux, je rentre chez moi, je regarde la dernière que j’ai achetée, juste avant la guerre, et je pleure. »
Irpine
La route qu’ils gardent vient d’Irpine, et du petit quartier en deçà de la rivière par où tant de civils terrifiés ont fui tout au long du mois de mars. Là, on reconnaît les lieux d’après les images qui ont empli la presse : l’église aux bulbes dorés criblée d’éclats ou le pompeux monument aux morts de 1941-45 devant lequel, le 3 mars, un obus de mortier lancé au hasard a tué une femme et ses deux enfants ainsi qu’un jeune volontaire qui les aidait.
Debout sur le trottoir, je regarde passer les voitures et cherche en vain l’impact de l’obus dans l’asphalte, avec toujours en tête la fameuse photo de Lynsey Addario, celle où l’on voit les quatre morts couchés en rang entre leurs valises à roulettes et la caisse du petit chien de la famille, épargné par la gerbe de shrapnels et qu’on entend frénétiquement japper dans la vidéo du New York Times.
Juste au-delà se trouve le grand pont détruit, avec au niveau de la rivière la passerelle de fortune par laquelle traversaient les réfugiés ; on peut encore y voir la camionnette blanche renversée là début mars, entourée maintenant d’affiches et de tableaux patriotiques. Sur le pont lui-même, l’embouteillage de voitures abandonnées a été remplacé par des engins de chantier et un checkpoint ; la route de contournement, en contrebas au ras de la rivière, est déjà goudronnée.
Dans Irpine, presque tous les immeubles portent les cicatrices des violents combats qui se sont déroulés ici, alors que la bourgade était transformée en no man’s land entre la rivière, tenue par les forces ukrainiennes, et Boutcha, occupée par les Russes. L’architecture bon marché de ces banlieues donne un aspect particulièrement disgracieux aux destructions : sur les maisons individuelles et les petits immeubles, les plaques de polystyrène isolant, collées à l’extérieur des façades et masquées par une couche de stuc peint, ont été arrachées, dispersées et carbonisées par les détonations, laissant les murs noircis couverts des globules de silicone qui servaient à fixer les plaques.
Boutcha
Puis vient Boutcha. C’était, avant tout ça, une banlieue tranquille de 37 000 habitants, entourée de grandes forêts et toute proche de la « mer » de Kiev, un vaste réservoir artificiel crée dans les années 1960. Coupée en deux par une voie ferrée, la petite ville a son quartier huppé où alternent grosses datchas cossues, hôtels, magasins de bricolage et restaurants, plusieurs « secteurs privés » de petites maisons individuelles principalement habitées par des retraités, des groupes d’immeubles d’époque soviétique et de grands ensembles récents conçus pour attirer les jeunes citadins en manque d’air frais et d’espaces verts.
Cinq semaines après le retrait russe, la ville a été prise d’une frénésie de nettoyage, les carcasses des blindés détruits ont disparu, les rues grêlées d’impacts d’obus ont été réasphaltées, les fosses communes et les tombes dans les jardins vidées. La rue Vokzalna, où l’artillerie ukrainienne a ravagé début mars une colonne russe, est de nouveau toute proprette ; au carrefour avec la rue Iablounska, là où gisaient lors de la libération de la ville plusieurs cadavres aux mains attachées dans le dos, des employés municipaux achèvent de repeindre les passages piétons.
Des familles promènent leurs chiens, des hommes à vélo de sport circulent au milieu des ruines, incongrus avec leurs tenues moulantes fluorescentes et leurs petits casques. Certains gardent leur humour, comme Mika Skoryk-Chkarivska, la maire adjointe de Boutcha. Quand je l’interroge sur les portes des bureaux de la mairie, arrachées de leurs gonds et posées contre les murs, elle sourit : « Les Russes font tout pour nous rapprocher de l’Europe. Maintenant, grâce à eux, on travaille en open space. » Mais les maisons détruites, les impacts des bombes sur les immeubles et le vaste secteur tout neuf du cimetière, avec ses centaines de tombes fraîches décorées de couronnes de fleurs en plastique aux couleurs criardes, témoignent encore de la violence de ce qui s’est déroulé ici, de la désolation qui reste. Ça, et les histoires.
« On en a marre, de parler aux journalistes ! », me hurle une dame à la porte de son jardin. Mais d’autres vous accueillent plus chaleureusement. Sur la rue Vokzalna, un peu au-dessus des maisons pulvérisées lors du bombardement de la colonne, un monsieur de 66 ans, Vladimir Ivanovitch, nous invite à entrer dans sa cour et nous présente son neveu Viatcheslav, venu l’aider à réparer.
« C’était une fille d’ici, elle vivait à Kiev, mais elle était revenue pour aider sa grand-mère. Ils l’ont gardée comme un jouet, et puis, quand ils sont partis, ils lui ont mis trois balles dans le visage. La police en a trouvé deux, j’ai retrouvé la troisième après. » Viatcheslav, habitant de Boutcha
Des soldats russes s’étaient installés chez lui, avec un mortier de gros calibre dans le jardin derrière. L’intérieur de la maison est un chaos absolu, tout a été retourné, ravagé, brisé, tout ce qui était neuf a été volé. Vladimir Ivanovitch, au moment de la prise de la ville, début mars, s’était tout d’abord réfugié dans son pogreb, le souterrain dans le jardin qui sert à conserver les aliments, puis avait filé avec sa femme vers la cave de l’école toute proche ; le 12 mars, ils ont été évacués par la Croix-Rouge.
Pendant son absence, selon les voisins restés sur place, les soldats installés chez lui ramenaient des jeunes femmes, et il a retrouvé des quantités de préservatifs usagés et de bouteilles d’alcool vide au milieu du foutoir qu’ils ont laissé, ainsi que deux colliers, des bijoux en toc, qui pendent encore sur un poteau rouillé. Il y avait aussi une femme morte dans le pogreb. C’est Viatcheslav qui a découvert le cadavre lorsqu’il est venu inspecter la maison après la libération de la ville.
« Elle était nue, sur le dos, la tête éclatée, les jambes et le ventre tailladés au couteau, m’explique-t-il posément. Elle portait juste une chouba [un manteau de fourrure] et des claquettes, et elle regardait vers le haut. C’était une fille d’ici, elle vivait à Kiev, mais elle était revenue pour aider sa grand-mère. Ils l’ont gardée comme un jouet, et puis, quand ils sont partis, ils lui ont mis trois balles dans le visage. La police en a trouvé deux, j’ai retrouvé la troisième après. » Il me la montre, une longue balle fine, du 5,45 mm.
Le pogreb est tout petit, avec des murs en brique et une étagère avec des bocaux de conserve de baies et de tomates ; au milieu du sol en terre battue repose une petite flaque de matière pourrie grouillant d’asticots : impossible de déterminer si ce sont des restes d’aliments ou de la pauvre fille. Elle a depuis été identifiée, mais la loi interdit au procureur de communiquer son nom. Sa photo aussi, je l’avais déjà vue dans la presse, son corps à moitié recouvert par une chouba couché devant l’entrée du pogreb.
Mais c’est différent lorsqu’on voit les lieux, le film des événements apparaît nettement, les soudards allant et venant entre leur mortier et la maison mise à sac, buvant, s’ennuyant, ramenant des filles et les violant, puis décidant d’en garder une. Ce qui reste impossible à imaginer, ce sont les pensées de cette jeune femme durant ces journées sans fin, sa terreur, sa douleur, son angoisse.
Fosse commune
Tout le monde, maintenant, sait ce qui s’est passé à Boutcha. Tout le monde a vu les images de l’immense fosse commune, creusée par des volontaires derrière la belle église Saint-André. Chaque journal a publié son enquête, souvent détaillée rue par rue, sur les crimes commis : les huit volontaires civils fusillés sur le côté de la base russe installée au 144 de la rue Iablounska ; les deux employés, dont un décapité, trouvés près de la voie ferrée désaffectée ; le vieil homme abattu sur son vélo.
Selon Andri Nebytov, chef de la police de la région de Kiev, on comptait à la mi-mai 1 102 morts pour ce seul district, dont plus de la moitié tués par balles, abattus en tentant de fuir la ville ou froidement exécutés. Partout, les enquêteurs compilent des dossiers en vue des futurs procès pour crimes de guerre. Mais personne ne comprend, les habitants de Boutcha encore moins que les autres. Ils cherchent désespérément à saisir non seulement les causes mais aussi les faits, essentiels.
J’en ai eu la démonstration frappante lors d’un long entretien ambulant avec un jeune homme nommé Vadim Evdokymenko. Je le retrouve à un arrêt de bus rue Iablounska, près de son immeuble bombardé et en partie brûlé. Vadim, qui a tout juste 20 ans, est un garçon d’une grande douceur, au visage angélique. Coiffeur de son état, il parle très vite, avec beaucoup de nervosité mais clairement.
« Il y avait cinq personnes cachées ici. Quand les Russes sont venus, ils ont refusé d’ouvrir. Les Russes ont jeté une grenade, le garage a brûlé longtemps. Mon père était parmi eux. » Vadim Evdokymenko, habitant de Boutcha
En marchant, il m’égrène les morts de son entourage, comme sa cliente de 23 ans violée puis assassinée, retrouvée à la morgue par son père avec les mains brisées, sans doute parce qu’elle a tenté de résister. Il me montre aussi son quartier, la station de train, son école élémentaire, les immeubles en brique des années 1960 construits pour les ouvriers de l’usine de verrerie en contrebas, un quartier de rues tranquilles, de petits magasins, de voisins paisibles.
Enfin, par un chemin de terre qui serpente entre la voie ferrée et un terrain de sport herbeux, à dix minutes de son immeuble, on arrive à une zone de petits garages en tôle, si communs autour des immeubles dans toute l’ancienne URSS. Vadim s’arrête devant un box entièrement brûlé, au toit effondré, criblé de trous : « Il y avait cinq personnes cachées ici. Quand les Russes sont venus, ils ont refusé d’ouvrir. Les Russes ont jeté une grenade, le garage a brûlé longtemps. Mon père était parmi eux. » Sur son smartphone, il me montre les photos qui lui ont permis de l’identifier : un morceau de cuisse dans un reste de jeans, quatre cartes bancaires, une carte d’identité de l’usine d’aviation Antonov, une chaussure.
« Ton père, il est mort ici. Il y avait aussi une femme, deux enfants et un homme inconnu. Là, devant, il y avait un tank garé. » Un habitant de Boutcha
Peu à peu, je parviens à reconstituer l’histoire. Les Russes, entrés dans Boutcha dès le 27 février, ont investi son quartier le 1er mars ; le 3, Olekseï, son père, est sorti chercher du bois près de la station, puis s’est rendu à son garage ; vers 16 heures, il a appelé sa femme une dernière fois. Puis le réseau a été coupé, et Vadim et sa mère n’ont plus eu de nouvelles. Le 8, les deux ont quitté la ville par un « couloir vert », traversant un champ devant des snipers russes jusqu’aux autobus d’évacuation. Tout ce temps, ils pensaient qu’Olekseï devait être caché quelque part, incapable de communiquer avec eux, et qu’ils le retrouveraient plus tard. Mais le 10 mars, alors qu’ils se trouvaient déjà à l’ouest du pays, un ami de son père l’a appelé pour lui dire qu’il avait disparu dès le premier jour : « Il est sorti de son garage chercher des cigarettes et son ami ne l’a plus jamais revu. Il a dû se retrouver coincé ici et s’est réfugié avec ces gens. Je ne sais pas qui ils étaient. »
A ce moment, un homme au visage buriné s’approche de nous et nous demande ce que nous faisons là. Vadim lui explique, et l’homme, Anatoli, secoue la tête : « Ton père n’est pas mort ici, ça, j’en suis sûr. » Vadim, interloqué, se rebiffe : « Mais les enquêteurs m’ont dit que c’était ici !
— Non, non. Ça fait quarante ans que je vis dans le quartier, je connais tout le monde. Je sais mieux ce qui s’est passé ici que les enquêteurs.
— Vous connaissiez mon père ?
— Aliocha ? Bien sûr. Viens. »
Anatoli nous entraîne plus bas, par un chemin bordé de piles de détritus et de poubelles en métal, vers la fin de la zone des garages, où il nous montre un autre box carbonisé. « Ton père, il est mort ici. Il y avait aussi une femme, deux enfants et un homme inconnu. Là, devant, il y avait un tank garé. » Dans le petit garage, tout est noir, calciné, on distingue un vélo, un fourneau, une machine à laver, des boules de Noël dispersées dans les décombres. Vadim est sur les nerfs, désemparé, mais il garde son calme.
« Vous voyez ? Personne n’est d’accord sur l’endroit où ça s’est passé. Il va falloir que je retourne voir les enquêteurs. En fait, ajoute-t-il, la police ne m’a jamais rien dit. J’ai commencé à chercher tout seul. A la morgue, j’ai dû supplier pour avoir les photos. » Un autre homme s’approche. « Ici, il y avait six corps. Cinq en haut, un en bas, dans la fosse. Certains ont peut-être été tués dehors, puis jetés dedans. »
Une grande discussion s’engage entre les deux ouvriers, vite rejoints par d’autres badauds, sur qui a été tué où, comment, quand. Un homme à vélo s’arrête à leur hauteur : « Moi, j’aimerais bien savoir ce qui s’est passé ! Ce garage a brûlé trois jours, on ne pouvait pas l’ouvrir, on aurait suffoqué. » Personne n’est d’accord, ils se coupent la parole en s’échangeant des histoires d’horreur, les voix sont vives mais calmes, elles mélangent le russe et l’ukrainien, je n’arrive pas vraiment à suivre. Ils essayent de reconstituer les événements, d’établir une chronologie, d’arriver à un consensus : une communauté qui travaille collectivement son incompréhension et son chagrin.
Vychehrad
Boutcha est devenue un symbole. Mais ce qui s’est passé là s’est déroulé, à différentes échelles, dans tous les villages occupés par les Russes autour de Kiev. Prenons un exemple au hasard, parmi plusieurs que j’ai recueillis. Fin mai, je reçois une proposition de la police pour venir observer une exhumation dans le district de Makariv, à quelque 45 kilomètres à l’ouest de Kiev. Des policiers nous guident vers un petit village nommé Vychehrad, où nous découvrons, sous le couvert d’une grande forêt de pins, les restes abandonnés d’une base russe, bunkers, tranchées, grandes excavations pour protéger les blindés ou les pièces d’artillerie. Quand on arrive, deux travailleurs, entourés de policiers, d’experts et de journalistes, ont déjà à moitié déterré le corps, mais peinent à l’extraire de la fosse.
Une forte odeur monte, les hommes s’efforcent, jurent, respirent lourdement, le cadavre, presque debout dans le trou, a les jambes coincées dans le sable, sa tête branle, ses chairs, visibles quand ils tirent sur les vêtements, sont vertes, rouges, rosacées. « Pochyol ? [« Il est sorti ? »] — Pochyol. » Enfin, ils parviennent à le hisser et à le coucher sur l’herbe, révélant son visage, couvert de terre et comme fondu. Policiers et journalistes l’entourent pour le photographier ; une enquêtrice en uniforme et veste pare-balles rédige un rapport, sa collègue prend des mesures.
Un procureur me montre les documents verdâtres et puants trouvés sur lui : ils portent le nom de Kyslytsky, Serhii Ivanovitch, né en 1983. Le chef de la police s’est placé à l’écart et donne une interview : c’est le sixième cadavre qu’il découvre dans cette base, quatre avaient une balle dans la tête, le cinquième les organes internes détruits. Celui-ci a été trouvé par le gardien du site, qui sondait les tas de sable avec un bâton. Tout le monde s’est éloigné pour filmer ou écouter l’officiel, le corps gît seul, abandonné, presque oublié.
Enfin, on repart. Depuis le bois, un petit chemin de terre, barré par un portail en bois que la police a laissé ouvert, mène vers la grande route. Au-delà du portail un homme s’avance et me fait signe de m’arrêter. Je baisse la vitre et il se penche : « C’est qui, le gars qu’ils ont trouvé ? Vous savez ? » J’ouvre mon carnet et lui montre le nom. « Merde, c’est Seriozha. Et Stas ? Ils ont trouvé Stas ? — Non, il n’y en avait qu’un. »
L’homme, qui a les cheveux brossés en avant, une courte barbe blanche sans moustache et des yeux d’un bleu intense, est fébrile, tendu. Kyslytsky et Stas, nous explique-t-il, travaillaient comme hommes à tout faire dans la grande propriété qu’on voit au bout du chemin, de l’autre côté de la grande route ; Roman, le propriétaire, appelle tout le temps pour savoir ce qu’ils sont devenus. Lui se nomme Dmytro. Je lui précise que la police n’est pas sûre que les documents appartenaient vraiment au cadavre, ils doivent faire une expertise ADN pour confirmer. « Seriozha était orphelin, il n’a pas de famille, ils ne trouveront personne pour comparer. Vous avez des photos ? »
On lui montre celles qu’Antoine a prises ; avec son téléphone, il prend une photo du petit écran et l’envoie par WhatsApp à Roman. Puis il l’appelle. Mais Roman affirme que non, ce ne sont pas du tout les vêtements de Kyslytsky. Une longue discussion s’engage sur les dents du disparu, que Dmytro essaye de comparer avec celles à peine visibles sur les photos du cadavre. Une vieille dame nous rejoint, Irina, une voisine, et ils discutent de la dernière fois qu’ils ont vu Kyslytsky et Stas.
« Moi, c’était le 2 [mars], affirme Irina. Après j’ai plus vu personne.
— Moi, ça devait être le 4. C’est le jour où les orcs [beaucoup d’Ukrainiens désignent ainsi les militaires russes] sont arrivés. Ils ont basé un sniper chez moi. »
Il désigne derrière lui, à l’angle de la grande route, une grande maison de deux étages en parpaing nu, en cours de construction et qu’il n’habite pas encore. « J’étais avec mon ami Serhii Bogdan, en voiture. Serhii m’a dit : “Attends-moi cinq minutes, je reviens, je vais voir s’il y a un tank.” Ils l’ont attrapé devant le cimetière et ils l’ont abattu. Moi, j’ai pris d’autres gens et on a évacué au prochain village, qu’ils n’occupaient pas. Avant de partir, on a réuni tous les blessés dans une maison, celle-là, là-bas. Il devait y en avoir vingt-cinq, des hommes, des femmes, des jeunes. Les Russes ont emporté une femme blessée et son enfant en Biélorussie, mais la Croix-Rouge a réussi à les sortir en Allemagne. Son mari a été abattu dans la rue, il est juste sorti de la maison et pan.
— Par le sniper basé chez vous ?
— Ça, je sais pas. Mais ce qui est sûr, c’est que c’est lui qui a pris Dyadya Vova.
— Mon neveu, interjette Irina, Vladimir Mozhartchouk.
— Deux balles, une dans le ventre et une dans le bras. Il a survécu, c’est moi qui l’ai amené à l’hosto, mais il ne peut toujours pas marcher. »
« Quand ils ont occupé ma maison, j’ai envoyé les coordonnées aux nôtres en leur demandant de la bombarder. Ils se foutaient de ma gueule, ils disaient : “Regardez ce gars qui veut qu’on détruise sa maison !” » Dmytro, habitant de Vychehrad
Dmytro m’indique les maisons derrière la sienne : « Celle-là, avec le toit rouge, c’est la maison du docteur Vynnitchouk, Pavel Vassylovitch, il a été tué par un sniper quand il est sorti sur la route. Celle d’après, avec le toit gris, c’est celle de Iouri Makeev. Il devait avoir 60, 62 ans. Ils l’ont tué dans son lit quand ils sont rentrés pour fouiller. » Irina se met à pleurer : « La vie est gâchée à jamais. Toute la vie. »
Dmytro et sa femme, avec une ribambelle de chatons nés pendant l’occupation, nous font visiter la maison en construction : il reste des matelas dispersés, de nombreuses rations russes, des graffitis ; la police a récupéré toutes les cartouches 7,62 mm qui emplissaient l’espace sous le toit, là où était posté le sniper. Le coin avant de la maison est démoli, touché par une roquette ou un obus. « Ukrainien ou russe ? » Dmytro sourit, puis me montre sur son smartphone une capture d’écran Google Maps avec sa maison cerclée en jaune.
« Quand ils ont occupé ma maison, j’ai envoyé les coordonnées aux nôtres en leur demandant de la bombarder. Ils se foutaient de ma gueule, ils disaient : “Regardez ce gars qui veut qu’on détruise sa maison !”
— Ça a marché ?
— Quand on est revenus, la maison était pleine de bandages ensanglantés. Donc, sans doute, oui. Pour le reste, pas grave, on reconstruira. »
Pillages
Les explications avancées pour ces massacres se centrent sur une unité en particulier, honorée après son retrait de la région de Kiev par Vladimir Poutine en personne, la 64e brigade de fusiliers motorisés. C’est une unité basée près de Khabarovsk, en Sibérie orientale, et qui recrute principalement parmi les populations les plus démunies de cette vaste région, russes « ethniques » et diverses minorités sibériennes apparentées aux Mongols, ceux dont parlent les habitants lorsqu’ils accusent en bloc les « Bouriates ». Or, la vraie dimension en jeu n’est pas ethnique, mais sociale : autant que par une quelconque haine idéologique des prétendus « nazis » ukrainiens, les envahisseurs de la région de Kiev ont apparemment été rendus fou de rage par un ressentiment de classe.
Anatoli Fedorouk, le maire de Boutcha, m’a rapporté les paroles d’un soldat russe appelant sa mère ou sa femme : « “Tu te rends compte ? Ils ont de l’eau chaude dans les maisons, des toilettes en céramique !” » Le fait que les rues des villages soient goudronnées leur paraissait incompréhensible. Dans une vidéo diffusée en ligne, on voit un soldat russe ouvrir un frigo et s’exclamer : « Oh, du Nutella ! Putain, ils se gênent pas. »
Oleksandr, une nouvelle connaissance, me raconte comment il a trouvé le cadavre d’un Bouriate avec trente tubes de Sensodyne dans ses poches. « Imagine ! Ce Bouriate a voyagé 3 000 kilomètres pour venir ici voler de la pâte dentifrice et mourir sur nos trottoirs. »
Une phrase qui circule parmi les habitants de la région, et que j’ai entendue plusieurs fois, résume cet état d’esprit : « A kto vam razrechil zhit tak khorocho ? [« Qui vous a donné la permission de vivre si bien ? »] » D’où les pillages massifs, les milliers d’ordinateurs, de télévisions, de vélos, d’appareils électroménagers emportés vers la Biélorussie dans les camions de l’armée puis envoyés en Russie par la poste, comme le montrent de nombreuses vidéos de caméras de surveillance qui ont fuité sur les réseaux.
Le journaliste russe Aleksandr Nevzorov a écrit sur son fil Telegram : « Le pillage sauvage des orcs de Poutine devient l’un des principaux motifs de cette guerre. (…) [Personne n’est] en mesure de payer le personnel à la hauteur (…) des horreurs d’une guerre insensée, et de la peur constante des blessures et de la mort. Pour cette raison, les poursuites ne sont pas engagées, il n’y a même pas de réprimandes. Toute ville ou [tout] village ukrainien est considéré par défaut comme un terrain de vol collectif. »
Un soir à Kiev, Oleksandr, une nouvelle connaissance, me raconte comment il a trouvé, le 3 avril, à une centaine de mètres de l’immense MegaMart détruit de Boutcha, le cadavre d’un Bouriate avec trente tubes de Sensodyne dans ses poches. « Imagine ! Ce Bouriate a voyagé 3 000 kilomètres pour venir ici voler de la pâte dentifrice et mourir sur nos trottoirs. Tu te rends compte ? »
Identité
Une question hante les ruines des villes et des villages, les cimetières remplis de tombes fraîches, les journées des millions de gens qui tentent de survivre et de combattre dans cette guerre insensée : qu’est-ce que l’Ukraine ? Etre ukrainien, qu’est-ce que ça veut dire ? La question est loin d’être théorique, c’est au contraire une question de survie, sur une terre envahie par un pays qui nie au vôtre le droit à l’existence. « Qui dit que d’ici à deux ans l’Ukraine existera même encore sur la carte du monde ? », écrivait le 15 juin sur son fil Telegram Dmitri Medvedev, ancien président de la Russie [de 2008 à 2012].
Poutine, juste avant l’invasion, martelait que l’Ukraine n’était rien d’autre qu’un « cadeau » territorial fait par Lénine à des paysans sans nationalité et que les Ukrainiens, ou « Petits-Russiens » comme on les appelait du temps des Tsars, n’étaient que des Russes parlant dialecte ou au mieux un « peuple frère », selon la vieille formule bolchevique que même Emmanuel Macron reprend sans la moindre distance critique.
Il faut dire que, depuis l’indépendance, il est en effet peu simple d’être ukrainien. Le pays est traversé par de profonds clivages historiques et culturels : non seulement entre l’Est et l’Ouest ou entre les russophones et les ukrainophones (deux divisions qui, contrairement à la vulgate, ne se recoupent pas du tout), mais aussi entre le Sud et le reste du pays, entre Odessa et le reste du Sud, entre les habitants des campagnes et les habitants des villes, entre les gens éduqués et ceux qui ne le sont pas.
Et puis il y a les minorités ethniques locales – Hongrois, Roumains, Bulgares, Grecs pontiques, Tatars de Crimée, Roms –, les juifs et les minorités venues s’installer du temps de l’URSS avant de devenir ukrainiennes en 1991 : Russes, bien sûr, Azéris, Arméniens, Ouzbeks, Afghans… Le nom même d’Ukraine vient d’un terme slave pour « limes » ou « frontière », marquant sa position si longtemps écartelée entre les empires. Ces derniers ont tracé l’une des principales lignes de faille du pays, entre d’un côté les régions annexées, à partir du XVIIe siècle, par les Tsars de Russie – le Donbass, la rive droite du Dniepr, le Sud et la Crimée – et de l’autre la Galicie et les contreforts des Carpates ayant appartenu à la monarchie austro-hongroise.
« Ceux qui disaient avant la guerre que le sujet de l’identité n’était pas un problème, car ce qui importait, c’était l’argent, l’essence pas cher, tout ça, ont aujourd’hui compris que c’est une question importante, puisqu’on est venu nous tuer à cause d’elle. » Anton Drobovytch, directeur de l’Institut ukrainien pour la mémoire nationale
Après une brève période d’indépendance commune sous le nom de République populaire d’Ukraine (1917-1920), les bolcheviques occupèrent la plupart des territoires anciennement tsaristes, et les provinces de l’Ouest furent offertes à la République polonaise créée à Versailles en 1919. Les régions de l’Est et du Centre ont donc vécu la famine programmée par Staline en 1932-1933 afin de mater la paysannerie ukrainienne, l’Holodomor, qui a fait au moins 4 millions de morts, suivie de la Grande Terreur, dont les purges ont décimé l’élite politique et scientifique ukrainienne ainsi que la minorité polonaise. Celles de l’Ouest ont connu la domination polonaise et le terrorisme des nationalistes ukrainiens, puis, dans le cadre du partage de la Pologne entre Hitler et Staline en 1939, l’occupation soviétique et son cortège de massacres et de déportations massives.
Cette séparation a ainsi laissé dans le pays deux mémoires distinctes de la seconde guerre mondiale : les habitants de l’Est l’ont vécue à travers le prisme des dévastations de l’invasion nazie et du combat au sein de l’Armée rouge, ceux de l’Ouest à travers la résistance au totalitarisme soviétique, qui induit tout d’abord une collaboration avec les Allemands, une participation à la Shoah et le féroce nettoyage ethnique de la population polonaise, puis des années de guérilla après l’annexion définitive en 1944 de l’Ukraine occidentale par l’URSS.
Ce clivage mémoriel est profond, il conditionne tout un rapport souvent sans nuance à l’histoire, les uns considérant les nationalistes de l’UPA [Armée insurrectionnelle ukrainienne] comme des fascistes, des collaborateurs et des traîtres, les autres comme des héros ayant courageusement combattu l’ogre soviétique. La présente guerre aura au moins le bénéfice d’avoir fait table rase de ces tensions, comme me le suggéra un jour Volodymyr Viatrovytch, l’ancien directeur de l’Institut ukrainien pour la mémoire nationale (UINP). « Maintenant, tous les Ukrainiens ont la même expérience de la guerre. Et ils ne se battent pas dans une armée étrangère, qu’elle soit allemande ou rouge, ils se battent dans l’armée ukrainienne, leur armée. »
Indépendance
Bien sûr, le sentiment d’unité qui a saisi le pays entier le 24 février n’est pas apparu du jour au lendemain. C’est ce que m’explique Anton Drobovytch, le successeur de Viatrovytch à la tête de l’UINP, que je rencontre peu avant de quitter Kiev. Je le connaissais avant la guerre, mais cela n’a pas été facile de le voir : dès le premier jour, Drobovytch, un jeune gaillard barbu à la fois affable et intense, s’est porté volontaire à la TO, et depuis il creuse en tant que simple soldat des tranchées à l’est de la ville, d’où il donne parfois, quand son officier lui accorde une heure ou deux, des conférences par Zoom. Il a peu de temps et me fixe rendez-vous dans un restaurant bon marché de la rive gauche, où il me parle en mangeant une soupe au poisson.
« Pour les nationalistes, c’est facile. Ils avaient raison et ils le savent. C’est pour les gauchistes comme nous que c’est dur. On doit s’ajuster à cette nouvelle réalité. » Darina Solodova
« Ceux qui disaient avant la guerre que le sujet de l’identité n’était pas un problème, car ce qui importait, c’était l’argent, l’essence pas cher, tout ça, ont aujourd’hui compris que c’est une question importante, puisqu’on est venu nous tuer à cause d’elle. Poutine dit : “Il n’y a pas de peuple ukrainien, ce sont nos gars.” Mais le 24 février des milliers de personnes se sont alignées devant les bureaux militaires, sous les bombes et ont dit par leur présence : “Non, nous sommes des gars différents. Nous ne sommes ni pires ni meilleurs que vous, nous sommes juste différents.” Cette guerre a montré que toutes nos discussions sur l’identité étaient actuelles. »
Cherchant un exemple, Drobovytch évoque Ihor Terekhov, le maire de Kharkiv : « Lui, c’est un homme très soviétique, un homme de perception soviétique. Je me suis souvent disputé avec lui à la télévision. Quand la botte russe est arrivée, le FSB [le service de sécurité russe] est venu chez lui et lui a proposé de rendre la ville. Beaucoup de gens étaient inquiets, car Terekhov était pour les rues portant le nom de Moscou, de Joukov… Mais, quand ils ont commencé à bombarder Kharkiv, il leur a dit : “Désolé, vous n’êtes pas du tout nos amis, nos frères. Ici, c’est un pays indépendant, nous ne vous rendrons pas Kharkiv, et en général, l’Ukraine.” »
Nationalisme
Juste après avoir passé la frontière, début mai, j’avais logé à Lviv chez des amis qui avaient fui Kiev fin février et rongeaient leur frein en attendant de pouvoir rentrer. Darina Solodova travaille pour le PNUD [Programme des Nations unies pour le développement], et Savelii Barashkov est un spécialiste des médias en ligne, mais les deux sont surtout des militants de gauche, de ceux qui se réfèrent à des traditions prébolcheviques et s’opposent férocement aux nationalistes d’extrême droite qui tenaient le haut du pavé au tournant des années 2010 avant d’être marginalisés par un nationalisme beaucoup plus large et inclusif à la suite de la révolution de Maïdan, en 2014, et l’irruption de la guerre au Donbass. Jeunes, passionnés, ils cherchent avidement à comprendre leur brusque changement de situation existentielle.
« Les gens les plus étranges avaient raison, les gens les plus cons, grince Savelii. On les considérait comme des enculés. Ce sont toujours des enculés, mais ils avaient raison.
— Pour les nationalistes, c’est facile, enchaîne Darina. Ils avaient raison et ils le savent. C’est pour les gauchistes comme nous que c’est dur. On doit s’ajuster à cette nouvelle réalité.
— Mais attention, souligne Savelii, ce n’est pas une guerre nationaliste. C’est une guerre nationale. »
Les « enculés » dont parle Savelii, ce sont les nationalistes de la droite dure, les fameux « nazis » pris comme prétexte par Poutine pour justifier son « opération spéciale ». On en a depuis beaucoup parlé, notamment du fameux bataillon Azov. Un jour, à Kiev, je retrouve à la terrasse d’un restaurant italien une autre connaissance d’avant-guerre, Dmytro Reznichenko. Il est d’une drôle d’humeur. A peine démobilisé de la TO à la suite du retrait russe, il a été blessé par balles au visage par un voisin schizophrène, puis envoyé pour un mois en prison par un procureur corrompu qui espérait ainsi lui soutirer de l’argent.
« Si les Russes avaient réussi à tuer Zelensky, on aurait tous été très tristes. Mais ça n’aurait rien changé, rien du tout. » Sofia Cheliak, directrice du Lviv International Book Forum
Dmytro, qui n’a pas encore la quarantaine, est bien placé pour parler des nationalistes : c’est lui-même un ancien néonazi, un vrai, qui après avoir survécu à l’effroyable encerclement d’Ilovaïsk, dans le Donbass, en août 2014 a opéré une conversion mentale à 180 degrés pour devenir un psychologue et un militant libéral, antifasciste et pro-LGBT.
Il a ainsi étudié de près la personnalité fasciste pour en tirer de curieuses conclusions, fondées sur son expérience très personnelle. « Tu sais, Jonathan, la vérité, c’est que c’est comme ça qu’on était à l’époque. » Il cherche ses mots, essaye d’expliquer précisément son idée. « Pour nous… tu comprends… lorsque tu as une sorte d’idée, une sorte de… pas une compréhension du monde, mais une sensation du monde, tu dois l’habiller de certaines formes idéologiques, car cela ne peut pas être transmis au niveau des sensations. Et, dans ce pays, tu n’avais nulle part où trouver du matériel pour cela, sauf à aller pêcher tous ces symboles dans le passé, comme le drapeau rouge et noir de l’UPA. »
Je lui montre la photo de profil Telegram d’un combattant d’Azov que j’avais rencontré l’année précédente dans une manif d’extrême droite, son corps entièrement tatoué de runes vikings et de symboles macabres. « Ecoute, si tu montres ça à n’importe quel Européen, il comprendra immédiatement que c’est un élément criminel et un néonazi. Mais, quand j’étais d’ultra-droite, tous mes camarades avaient un ami juif ou un ami noir, c’était normal. C’est comme si nous jouions avec ça, comme si nous n’étions pas des vrais fascistes, mais voulions juste ressembler à des vrais fascistes. Je ne me souviens pas que le sujet de l’antisémitisme ait jamais été soulevé d’une manière ou d’une autre, sauf par certains demi-fous à qui personne ne faisait attention. Au contraire, les Juifs étaient plutôt respectés. Néanmoins, on portait des croix gammées. »
Il réfléchit encore. « Maintenant… il y a une sorte de substitution étrange, à laquelle il faudra encore donner un nom. Les Russes attrapent les Azov, prennent des photos de leurs tatouages, comme ceux que tu m’as montrés, et clament : “Alors, il n’y a pas de fascisme en Ukraine ?’” Mais les tatouages, ce n’est pas du fascisme. Le fascisme, c’est quand l’opposition est interdite dans le pays, qu’il n’y a pas de liberté d’expression, quand les défilés gays sont dispersés… Azov, ce n’est pas du fascisme, c’est une sous-culture, avec des signes qui ne signifient même pas ce qu’ils représentent. C’est, comme disait Baudrillard, un simulacre. Maintenant, les Russes préparent ces procès [des combattants d’Azov] pour se donner l’air de lutter contre le fascisme. Mais en fait, à Marioupol, à Azovstal, les vrais fascistes ont vaincu des gens qui veulent ressembler à des fascistes. C’est une sorte de tout nouvel ensemble de significations qui ne rentre pas dans les anciennes compréhensions. Puisque, selon l’ancienne compréhension, les Russes sont les antifascistes et Azov sont les fascistes. Mais, en fait, c’est l’inverse. Simplement, le gouvernement russe n’a pas adopté l’esthétique nazie, comme nous. Leur esthétique est soviétique. Mais leur idéologie est nazie. »
Horizontalité
Le moins qu’on puisse dire, c’est que, contrairement aux Russes, les Ukrainiens n’ont pas le culte du chef. « Si les Russes avaient réussi à tuer Zelensky, on aurait tous été très tristes. Mais ça n’aurait rien changé, rien du tout. » C’est une jeune figure de la vie culturelle, Sofia Cheliak, qui, lors de mon passage à Lviv, m’explique calmement ceci dans une charmante arrière-cour, devant un expresso. On parlait de la tentative d’assaut du palais présidentiel par des commandos russes à l’aube du 24 février, qui venait d’être révélée par Time.
« On a tellement de réseaux horizontaux, on aurait résisté autrement. Moi, je dirige un festival littéraire, le Lviv International Book Forum. Eh bien, j’ai activé tous mes contacts littéraires dans le pays, partout, pour récolter de l’argent, de l’essence, des armes pour nos gars. Personne ne nous a demandé de le faire, on n’a pas reçu d’ordres. On l’a fait parce que les circonstances l’exigeaient. »
C’est grâce à cette conversation que j’ai commencé à comprendre quelque chose de crucial : au fond, si quelque chose distingue réellement les Ukrainiens des Russes, ce n’est pas la langue ni l’histoire, mais une forme d’organisation sociale horizontale, qui s’oppose radicalement à la verticalité russe. Ça vaut pour les militants, qu’ils soient d’extrême droite, de gauche ou anarchistes, comme pour les gens ordinaires et les pouvoirs publics. La décentralisation menée par le gouvernement de Volodymyr Zelensky, qui donne tant de pouvoirs aux maires locaux, pouvoirs dont ils ont fait si bon usage dans cette guerre, n’est que la dernière expression institutionnelle de cet instinct profondément ancré.
Anton Drobovytch, finissant de me parler d’Ihor Terekhov, avait insisté là-dessus : « Quand il a refusé les propositions russes, il a dit ça dans cet ordre : Kharkiv – Ukraine. Parce qu’en Ukraine la question de l’autonomie locale, ce n’est pas une blague pour nous. » On considère souvent le nationalisme ukrainien de droite, avec ses racines austro-hongroises, comme la principale expression politique de l’« ukrainité », alors qu’en fait c’est un phénomène minoritaire et ancré surtout à l’ouest du pays ; la vraie tradition politique ukrainienne, celle qui moule réellement les consciences du pays, depuis les Cosaques zaporogues au XVIIe siècle jusqu’à Maïdan, en passant par Nestor Makhno et son îlot utopique à Houliapole au début des années 1920, c’est celle d’une résistance à la fois anarchiste et locale.
Totem
La plus belle expression de ces idées, je l’ai rencontrée fin mai lors d’un dîner dans un restaurant chic de Kiev avec deux autres amis. Sevguil Moussaeva est une Tatare de Crimée, qui dirige Ukraïnska Pravda, le principal média en ligne du pays ; son mari, Nikolaï Davydiouk, est un analyste politique.
« Tout récemment, me dit-il, on discutait avec Sevguil de savoir quel animal pourrait être le symbole de l’Ukraine. Tous les pays en ont un, l’ours russe, l’aigle américain, le coq français, mais pas nous. Finalement, on s’est dit que ça devrait être l’abeille. Pourquoi l’abeille ? En temps de paix, elle travaille dur sans qu’on le lui demande, sans nuire à personne et sans gêner ses voisins. Mais, si jamais on menace la ruche, elle se met très en colère et toutes les abeilles attaquent ensemble, prêtes à mourir. »
Je réfléchis : « Ça correspond bien, en effet. Mais qui est la reine dans ce cas ? Vous, vous n’avez pas de Tsar. » C’est à son tour de réfléchir, en sirotant son vin. Puis son visage s’éclaircit : « Ah, ça, c’est facile. La reine mère, c’est le pays. »